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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 18:47

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Argent : on a perdu le mode d'emploi

Paul Jorion a accueilli le présent billet sur son blog. L'auteur l'en remercie chaleureusement.


Nature juridique de l'argent

Paul Jorion rétablit dans L’argent, mode d’emploi la distinction entre argent et reconnaissance de dette, fondamentale pour comprendre la crise. Argent et dette sont conceptuellement différents mais matériellement liés. Schématiquement : Pierre prête un objet de valeur à Paul contre sa promesse non pas de lui rendre mais de lui rembourser la mesure, le prix. Pierre et Paul sont en confiance, se reconnaissent réciproquement comme dignes de confiance et sont d’accord sur la mesure d’équivalence entre ce que l’un prête et l’autre remboursera. A ce stade il y a dette mais pas d’argent. La relation entre Pierre et Paul n’a aucune utilité directe pour la société et le marché.

Ils conviennent maintenant de prendre un tiers à témoin et s’adressent à une banque pour enregistrer leur contrat. La banque s’interpose entre eux par des écritures. Elle enregistre Paul comme emprunteur et Pierre comme déposant pour la quantité convenue entre eux. Dès lors que les compères font clairement savoir à la banque qu’ils sont d’accord sur la chose, le prix et l’échéance, la banque n’a même pas besoin de connaître visuellement ou intellectuellement l’objet et la mesure de l’échange. Elle se contente de témoigner de l’accord indépendamment de son objet en inscrivant la même mesure à son actif et à son passif. L’objet de l’échange et la mesure de son prix qui étaient entre Pierre et Paul une seule et même réalité sont désormais dissociés par l’intermédiation bancaire qui ne connaît qu’un prix et les droits réciproques entre des personnes. L’intérêt de cette intermédiation est que la banque peut affirmer qu’elle dispose de la mesure d’une valeur réelle à terme, celle que Paul a promise et que Pierre a acceptée. Pierre peut en tirer un bénéfice dans l’utilisation immédiate de son dépôt comme moyen de règlement. La banque a actualisé une créance de valeur future en mesure présente de la valeur immédiatement utilisable.

Emission monétaire

Pour le moment, il n’y a toujours pas d’argent ; plus précisément de l’argent en puissance mais pas en acte (Paul Jorion, dans L’argent mode d’emploi, page 67). Par contre, Pierre, Paul et la banque forment entre eux une société d’intermédiation financière : la banque et Pierre produisent la mesure d’un droit à la valeur réelle, présent pour Paul qui emprunte et futur pour Pierre qui sera remboursé. De l’existence d’un état de droit entre les trois, la banque va produire de l’argent ; transformer l’argent en puissance dans la créance intermédiée de Pierre sur Paul en argent en acte. L’échange d’un objet quelconque contre argent a trois effets : la mesure de la valeur de l’objet, le règlement d’une dette entre l’acheteur et le vendeur, la mise en réserve de valeur pour l’avenir au bénéfice du vendeur présent du réel. Ces trois effets sont parfaitement conservés si la banque utilise le contrat entre Pierre et Paul pour prêter la mesure de la valeur à un acheteur quelconque ou l’emprunter à un vendeur quelconque. La certitude du contrat entre Pierre et Paul implique que Paul va amorcer une suite d’échanges pour produire la valeur qu’il doit à Pierre. Il est de leur intérêt commun que la banque utilise la promesse de valeur à terme par des crédits d’origine postérieure et d’échéance antérieure. Le crédit initial va produire de nouveaux crédits qui transforment la valeur de l’objet emprunté par Paul en valeur à terme remboursable à Pierre.

Pour transformer des dettes en argent au bénéfice de ses nouveaux déposants ou emprunteurs, la banque ne va pas procéder comme avec Pierre et Paul entre lesquels la confiance a pré-existé. En réglant avec l’argent de la banque, l’emprunteur-acheteur ne contracte pas une dette vis-à-vis du vendeur. De même le déposant-vendeur d’un bien réel se retrouve propriétaire d’une réserve de valeur garantie par la banque et non par l’acheteur. La banque transforme en argent la dette d’origine entre Pierre et Paul en prenant trois risques : que la valeur réelle à terme produite par l’emprunteur en quantité et en échéance pour rembourser la banque ne soit pas suffisante ; que le déposant dépense sa créance sur la banque avant les remboursements des débiteurs ; que la transformation macro-économique d’emprunts bancaires en valeur réelle à terme reste inférieure à la masse des dépôts et prêts aux banques. Quand un déposant dépense sa créance bancaire, il appartient au dépositaire d’en assurer la liquidité en contrevaleur réelle. La quantité et l’échéance sont décidées par le déposant et non la banque. La transformation du crédit en monnaie est un exercice rationnel dont l’équilibre conceptuel indiscutable ne coïncide pas nécessairement en temps et en quantité avec l’équilibre de la réalité physique matérielle voulue par les agents économiques.

Monnaie et risque

Pour que l’anticipation d’un banquier qui prête et emprunte coïncide avec la réalité à terme, il faut que son débiteur soit effectivement vendeur au terme du crédit d’un objet de valeur réelle. L’acheteur au terme du crédit du vendeur doit disposer dans une autre banque de la mesure à terme en argent du prix de l’objet. La réconciliation de la vente à terme sous-jacente au crédit dans la première banque avec la mesure à terme en argent de l’acheteur dans la deuxième banque se fait par le marché interbancaire. La deuxième banque prête à la première la mesure de la valeur à terme de l’objet réel. La transformation du crédit en monnaie entre des acheteurs, des vendeurs et des banques est un circuit d’échange entre un objet réel à terme, la mesure en argent de cet objet et la définition en droit et obligation de cet objet. Entre un acheteur à terme déposant dans une banque de son pouvoir d’achat actuel en argent et le système interbancaire, l’échange de la valeur ne se fait pas sur la réalité objective mais sur la réalité subjective, uniquement par des mesures et des définitions juridiques d’objets de valeur. Entre banques et déposants, il n’y a que des réalités verbales. Entre banques et emprunteurs, il y a normalement des réalités physiques et subjectives : un prêt bancaire d’argent est non seulement une mesure de la valeur à terme mais l’anticipation raisonnable d’une réalité physique par l’appréciation d’un engagement personnel d’un emprunteur.

C’est ici qu’intervient le divorce actuel entre finance et politique d’un coté et économie réelle de l’autre. La crise des subprimes a résulté de l’abandon par les intermédiaires financiers, aux États-Unis et ailleurs, du lien entre crédit, réalité et droit. Les crédits subprimes et leur titrisation ont été un simple calcul sans réalité sous-jacente observable et sans relation sociale réglée par le droit entre le prêteur et l’emprunteur. L’argent à circulé issu d’une réalité future non mesurée vers un présent non humainement engagé. L’argent a été fabriqué sans crédit véritable qui s’adosse à un futur réalisable. Les mesures de crédit se sont accumulées hors de l’actualisation de la réalité future raisonnable. Le marché interbancaire s’est gelé en 2007 quand les opérateurs du crédit ont pris conscience qu’ils se gavaient d’illusions.

La mystification s’est jouée entre banques centrales et banques commerciales. La fonction d’une banque centrale est d’assurer l’interbancarité. Les banques commerciales matérialisent le rapport qu’elles établissent entre un objet anticipé réel de valeur future et sa mesure en argent. Pour qu’elles fassent circuler leurs mesures de crédit entre elles en se prêtant réciproquement, il faut que leur unité de compte soit la même. Cette unité est créée par l’obligation bancaire d’avoir des dépôts ou des emprunts dans la même banque centrale émettrice d’une même monnaie. Les banques commerciales ne peuvent pas opérer cette matérialisation sans former entre elles un marché unique du crédit. L’existence de ce marché requiert une banque commune qui vende dans ses crédits une même loi d’équivalence entre des anticipations financières et leur mesure en monnaie. Une banque centrale prête la valeur d’un système commun de contrôle du crédit. Pour emprunter à la banque centrale, une banque doit démontrer en permanence qu’elle se conforme à la régulation commune du crédit.

Disparition de la monnaie sans loi

Le principe d’interbancarité à l’origine de la monnaie implique l’unité de juridiction. L’opérateur financier non soumis au contrôle de la loi commune ne doit pas accéder au crédit central même indirectement. Or il n’y a plus aucune loi monétaire commune dans le système financier mondialisé depuis l’abandon de l’étalon or en aout 1971. Il n’existe non plus de restriction à l’émission de dollars, euros ou autres hors du périmètre de juridiction de leur banque centrale. Les banques européennes travaillent depuis longtemps en dollar hors du contrôle des autorités monétaires étatsuniennes. Après avoir cherché sous Paul Volcker à contrôler la masse monétaire mondiale, la Réserve Fédérale a renoncé avec le gouvernement étatsunien a réguler le crédit et la monnaie. Les crédits de la Fed au système bancaire mondial ne sont pas consentis selon une loi commune d’évaluation de la réalité mais uniquement selon le prix de l’argent. Le prix de l’argent reflète les limites prudentielles que les emprunteurs se donnent pour produire la contrevaleur réelle à terme du remboursement de leurs emprunts. Plus le prix de l’argent est élevé, plus les anticipations financières sont prudentes et moins il est possible que les crédits ne soient pas remboursés. Le prix de l’argent anticipe l’équilibre à terme de l’offre et de la demande bancaires de dédommagements financiers nécessaires à ne pas imputer sur les dépôts les pertes de crédit.

Le prix de l’argent contient le coût anticipé du risque de crédit. Les politiques centrales de facilité monétaire ont retiré aux banques la faculté de mesurer entre elles le coût collectif de leur risque de crédit. Elles ont appris à avoir une taille suffisante pour obtenir à coup sûr les crédits qui excluent toute faillite. La loi d’équivalence stable entre la réalité raisonnablement prévisible et l’émission de crédits a été progressivement suspendue. La matière première de fabrication de l’argent a disparu : la confiance issue de la société du droit de la réalité interpersonnelle. L’absence de société internationale de droit a permis aux opérateurs financiers d’enrôler les États et banques centrales dans la guerre mondiale de la mesure en argent sans crédit. Les États ont racheté les créances creuses des banques avec l’argent émis par les banques centrales.

Le marché international de la vérité

Argent et crédit sont actuellement effectivement confondus. La mesure internationale du crédit force une réalité qui n’existe pas. Les pouvoirs politiques ne veulent pas comprendre que la confusion n’est acceptable en pratique que par la permanence effective et universelle de l’État de droit ; d’une situation ou tout épargnant sait que son dépositaire passe des contrats de réalité avec des emprunteurs pour investir dans de vrais objets de la valeur future demandée à terme. Et les financiers font semblant d’ignorer qu’argent et crédit sont mathématiquement fongibles dans les mêmes quantités et les mêmes calculs mais renvoient à des réalités concrètes différentes. L’argent est unité de mesure contingente au crédit. Le crédit est confiance humaine contingente à l’argent. La seule manière de garder l’équilibre entre la raison, la confiance et la réalité économique, c’est le marché régulé par l’autorité du bien commun. Un bien commun qui n’est pas une abstraction idéologique mais une réalité de raison, de confiance et de matérialité physique présente et future que le marché seul puisse véritablement révéler.

Parce que l’autorité politique est dépositaire du bien commun, elle se croit propriétaire de sa définition et de sa réalisation. Là est l’impasse actuelle des monnaies et du bancor. Si les États nationaux font leur travail de maintenir l’ordre public d’un bien commun perpétuellement renégociable entre nationalités, sociétés et individus, la monnaie produite par le système financier à l’intérieur-même de cet ordre public suffit à quantifier des droits nominalement différentiés en plusieurs langues et cultures. Pour y parvenir, il faut renoncer au dogmatisme d’un bien abstrait de la réalité économique et accepter le marché comme lieu de calcul du bien commun par des discours différents. Si la matérialité physique est naturellement commune à l’existence humaine, il faut pour que l’anticipation financière en produise de la valeur que les personnes puissent s’exprimer librement en assumant les conséquences réelles de leurs paroles échangées. Il faut qu’une société de droit instaure un marché où les prix ne soient pas engagés sans que leur objet ne l’ait été également.

Le vrai marché calcule le risque de la réalité séparément de sa mesure en crédit. Alors le crédit exempt de risque devient la matière d’une monnaie sûre. L’argent devient le signe matériel de la vraie monnaie fondée sur la foi dans la réalité subjective et objective.

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Pierre Sarton du Jonchay - dans Monnaie
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