Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 07:53

CapitalCreditMonnaieCouverture

Hayek et Keynes étaient paraît-il amis. L'un et l'autre ont été formés dans l'économie politique classique et marxiste et néo-classique. Mais ils ont donné naissance à deux courants de la pensée économique qui apparaissent aujourd'hui radicalement opposés. Hayek avait placé le marché au-dessus de l'État dont il avait défini rigoureusement les conditions d'intervention dans la vie économique. Keynes avait placé l'État au-dessus du marché dont il avait analysé rigoureusement les conditions de fonctionnement sous le contrôle de l'État. Voici une lettre imaginaire de Keynes à Hayek au 14 mai 2011 après de nombreux échanges sur l'analyse de la crise en cours.

Pourquoi sommes-nous sourds l'un à l'autre alors que nous nous entendons et employons les mêmes mots pour nous dire la même chose ? Parce que nous n’avons pas le même crédit. Quand tout concorde entre deux discours que contractent deux locuteurs, il se peut que le contrat n’ait pas le même prix pour les deux contractants car ils n’ont pas le même crédit. Tu as l’impression que je te vends une machine à laver quand tu me demandes un aspirateur : le sens des paroles que nous prononçons nous appartient quand bien même ce sont les mêmes paroles. En économie financière, un aspirateur devient facilement une machine à laver entre son acheteur et son vendeur même s'ils sont de bonne foi. En fait, tu liras dans Paul Jorion (Comment la vérité et la réalité furent inventées) que c'est un problème de relativité cosmologique subjective.

Tu reprends ma suggestion que l’hétérogénéité des règles juridiques puisse être une cause de la crise. Et tu voudrais comprendre comment cela se fait ? Comment cette causalité peut-elle expliquer les crises récurrentes qui continuent après que nous avons formulé nos analyses approfondies sur l'origine des crises financières ? Nous [Hayek et Keynes] sommes parmi les penseurs du XXème siècle ayant le plus discuté et le mieux posé ce problème de la causalité du droit en économie. On nous oppose du fait qu’abordant le même problème sous deux angles différents, nous donnons l’impression de ne pas parler de la même chose. Au XXIème siècle, après avoir expérimenté successivement nos théories, les uns s'accrochent à Hayek pendant que les autres rejouent Keynes.

La matière commune du problème que nous posons c’est le crédit. Le crédit est ce qui relie la parole à la réalité. En finance chaque individu sujet a un crédit différent car ce qu’il promet par la parole ne se réalise pas de la même façon. Ce que les vendeurs étatsuniens d’actifs subprimes ont vendu aux acheteurs du reste du monde n’était pas identique entre acheteurs et vendeurs. Le crédit des vendeurs étatsuniens ne pouvait pas être le même que celui des acheteurs non étatsuniens. La titrisation de l'immobilier étatsunien ne pouvait pas avoir la même valeur dans son contexte juridique étatsunien et son contexte juridique européen ou japonnais.

Sur le crédit, je [Keynes] pense que l’État doit corriger le marché pour homogénéiser les conditions du crédit afin de rendre les prix porteurs de croissance et de stabilité entre créanciers et débiteurs. Toi [Hayek] tu penses que le marché doit corriger l’État afin que la puissance publique n’impose pas sa propre mesure du crédit aux agents privés. Ils réalisent et accomplissent leurs engagements de crédit sans dépendre de l’État. Tous les deux savons que l’équilibre entre l’État et le marché détermine la direction de la politique monétaire comme représentation utile au calcul économique.

Je [Keynes] te propose la synthèse de nos théories par le crédit. Cette synthèse commence par l’explication (exhumation d’une causalité) de la crise actuelle autant par l’État que par le marché. Ces notions sont étroitement imbriquées dans la réalité comme dans le concept. Nous en avons abondamment discuté, hier comme aujourd'hui. On peut simplement commencer par constater la situation tout à fait inédite dans laquelle la mondialisation financière place les États et l'économie ; le divorce est concrètement radical et absolu entre États nationaux non coordonnés et marché mondial unifié par la loi de la rentabilité. Tu [Hayek] ne démentiras pas le constat que le crédit est actuellement totalement déterminé par la « loi naturelle » du marché. Pertinente ou non, la « loi surnaturelle » que l’État peut introduire dans le crédit ne peut plus exister concrètement puisque les États sont divisés sur un marché financier mondial unifié. Les États ont perdu toute capacité d’agir sur le crédit par l’efficience de la Loi identique pour tous.

Que produit le divorce entre État et marché sur le crédit et la monnaie ? Le système bancaire occidental est réputé surveillé et compensé par des autorités de régulation et des banques centrales indépendantes du pouvoir politique. Les États édictent des lois et des règlements ; le système des banques centrales l’interprète en toute indépendance. Mais la croissance et la stabilité des prix qui sont l’enjeu de la politique monétaire n’ont pas de définition légale objective. Si quelqu’un n’est pas d’accord avec l’interprétation que les banques centrales font de la Loi, il n’est aucune argumentation légale qui soit recevable par un juge ou par un parlement puisque la croissance et la stabilité des prix ne sont pas des concepts juridiques. Le crédit et la monnaie sont de fait des matières hors la loi et hors de toute politique publique discutable.

Il n’en reste pas moins que le pouvoir d’émettre la monnaie appartient aux banques centrales. Et que l’insuffisance d’émission monétaire provoquerait immédiatement un écroulement en chaine du marché mondial. L’impossibilité de mesurer réellement le crédit des États et des banques suspendrait tout paiement interbancaire ou international s'il n'y avait cette profusion de liquidité nominale pour dissimuler l'illiquidité réelle. Pour que la monnaie circule en contrepartie des flux de valeur réelle mélangés au flux virtuels de valeur financière, il faut que tous les intermédiaires financiers au-delà d’une certaine taille de bilan demeurent parfaitement liquides.

Sur un plan juridique pur, les banques centrales sont obligées d’adosser leur émission monétaire sur des titres de crédit dont le prix nominal probable soit égal à la quantité de monnaie émise. S’il apparaissait que le prix nominal du collatéral de l’émission monétaire de la banque centrale fût sans rapport probant avec la réalité, alors les banquiers centraux pourraient être accusés de fabriquer de la fausse monnaie. Les banquiers centraux sont obligés de dire qu'ils respectent leurs statuts sous peine de reconnaître qu'ils sont dans une illégalité qui personne par ailleurs ne définit objectivement.

Comme les banques internationales ont besoin de la liquidité de la banque centrale pour prêter aux États insolvables, que les banquiers centraux ne peuvent pas laisser supposer que leur monnaie soit fausse et que les États doivent faire croire qu’ils existent encore par leurs paiements, un consensus de fait s’est formé pour supprimer toute limite de crédit, c'est-à-dire toute limite d’endettement entre les États, les banques centrales et les mégabanques. Une fraction de plus en plus faible de la masse monétaire mondiale représente la production de biens économiques, réels, effectifs. Une fraction de plus en plus dominante de la liquidité mondiale devient purement spéculative à la recherche de plus-values sur la volatilité des prix.

La disparition de toute règle universelle de crédit a plusieurs conséquences économiques et politiques explosives. Les prix se mettent en lévitation à proportion de la monnaie virtualisée. Les créanciers de la loi publique sont progressivement expropriés de la contrevaleur réelle de leurs salaires, pensions, rentes et assurances. La solvabilité et la crédibilité des États à assurer l’ordre public devient douteuse. Les pauvres et relativement pauvres de plus en plus nombreux se rebellent et poussent à la guerre civile contre des élites invisibles, éberluées, cupides et irresponsables.

En l’absence d’État de droit, les marchés internationaux et nationaux deviennent des champs de bataille. Les riches achètent de la police privée, des juges et des avocats pour se protéger mais font face à des masses de plus en plus revendicatives et indisciplinées. La notion-même de marché où l’on négocie théoriquement à égalité de dignité tend à disparaître. Les rapports de force conceptuels et matériels deviennent instables, imprévisibles et ininterprétables. Les prix et les échanges disparaissent. Le chaos s’insinue dans toute la réalité. La monnaie ne signifie plus rien quand la raison du crédit a disparu.

Les hommes se retrouvent face à leur volonté pure. Soit ils se convainquent qu’ils n’en ont jamais eu car entièrement déterminés par le marché après avoir été entièrement déterminés par l’État, soit ils croient qu’ils ont encore une volonté au-dessus de l’État et du marché. Alors ils se remettront à construire les règles du crédit. Ils décident à nouveau que le crédit prend sa source dans l’État de droit qui ne peut pas être discontinu dans le vaste monde. Et ils conviennent que sans le marché, il est impossible de révéler les choix privés libres entre ce qui a de la valeur et de ce qui n’en a pas. A l'État de droit et au marché s'ajoute une réalité autonome indépendante : l'intérêt général à contenir le marché dans le droit et le droit dans le marché.

Pour que ces deux sources du crédit soient universelles et ordonnées l’une à l’autre sans hiérarchie univoque, ils posent une loi : que la loi ne peut réduire toute la réalité humaine ; que deux sujets existent différemment soumis à la même loi ; que la réalité change dans le temps à loi constante ; que la valeur humaine de la loi commune reste supérieure à ses interprétations particulières subjectives. Je [Keynes] crois que l'extraordinaire développement des dérivés de crédit après la disparition de l'étalon-or permet de mesurer les différentiels de crédit entre n'importe quels débiteurs. Mais il faut un marché organisé pour compenser les positions de crédit entre elles et compenser l'endettement réel par l'endettement prévisible des émetteurs réels de dette.

Quelle est la conséquence de cette généralité de la loi ? C'est la compensation transnationale du crédit par le marché multinational d’option du droit nominal, du crédit des agents économiques et des objets de la réalité concrète. Ce marché est en soi la loi de l’équilibre dynamique entre les différentes démocraties qui discutent la loi, entre les acheteurs et les vendeurs liés par un même crédit et entre les sujets et les objets de la réalité économique. Dans ce marché, l’objet qui contient la mesure de tous les prix en droit, entre les agents économiques, sur la réalité concrète et sous ses sujets actifs de la réalité, c’est la monnaie. En l’occurrence la monnaie employée comme instrument de règlement exclusif de toute inégalité de valeur entre deux sujets humains est l’étalon international de la valeur.

Le marché multinational d’option me fournit la chambre de compensation des prix en bancor que les États-Unis m'avaient refusé à Bretton Woods. Et ce marché te [Hayek] fournit ton ordre spontané qu’aucune intelligence humaine ne peut épuiser. Le système financier perd sa prétention à remplacer l’État de droit et l’État de droit perd sa prétention à totaliser la réalité humaine. Les banques couvrent les finances publiques par l'intermédiation des primes de crédit. Les États couvrent les banques par la juridiction du crédit. Et les épargnants internationaux couvrent les banques et les États par des primes de capital et des primes de change. Ces primes garantissent effectivement la valeur réelle du crédit. Et l’homme retrouve la faculté de se rendre justice même quand il arbitre différents systèmes juridiques.

Partager cet article

Repost 0
Pierre Sarton du Jonchay - dans Débat
commenter cet article

commentaires

visit 11/04/2014 11:00

Thanks for expressing your concern about the agreement between Hayek and Keynes. You have made the article very interesting by digging out their ideologies and I can say that they should not meet any problems to reach an agreement.

David 11/04/2014 07:58

Post-Nice. Merci.

Pierre Sarton Du Jonchay

  • : Le blog de Pierre Sarton du Jonchay
  • Le blog de Pierre Sarton du Jonchay
  • : La crise économique actuelle a ses racines dans la civilisation. La compréhension des phénomènes en cours exige une redéfinition de la monnaie, du crédit, du risque, du marché et de la responsabilité publique. La discussion est ouverte.
  • Contact

Pierre Sarton du Jonchay

Atlantico.fr

Le Cercle des Echos

LinkedIn

Viadeo

Recherche

Catégories