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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 12:34

Les valeurs seraient-elles des drogues ?

Commentaire déposé sur le Blog de Paul Jorion.


Comment les stock-options droguent les dirigeants d'entreprise

Individu et drogue renvoient à la matérialité, ce qui est visible, divisible et indivisible. L’individu est l’élément indivisible de la quantité. L’individu se juxtapose à un autre individu dans une absolue distinction et séparation. Évoquer l’individu, c’est insister sur la non-relation. L’individualité est une condition de la liberté pour évoquer le sujet qui ne dépend que de lui-même sans relation nécessaire avec d’autres sujets et objets. Mais l’individualité sans la pluralité est aussi la négation de la liberté car l’individu qui n’a pas la possibilité d’être plus qu’individu n’est individu de rien et donc n’existe pas.

Associer l’individu humain à ses drogues rappelle la spécificité du sujet humain de pouvoir par la matérialité construire sa propre négation en se coupant de la pluralité. L’utilité des drogues est de couper les liens de la conscience individuelle avec l’hors de soi ; donc de vider la liberté du sujet de sa substance. La consommation de drogue allège la conscience du sujet et réduit le poids de sa valeur en l’individualisant radicalement. On se doute que se shooter est un moyen de compenser le manque de valeur ressenti par l’individu dans sa relation au monde et aux autres. Les jouissances individuelles ne sont pas le néant mais conduisent le sujet au néant si sa jouissance est de couper la relation avec l’altérité.

Dans les exemples de drogue, n'est pas cité d'emblée l’argent, la matérialité de la monnaie. Cette drogue est particulière et redoutable car elle est métaphysique. Elle active la puissance hypnotique du nombre ; elle crée le vide par la quantité. Elle sature la conscience par la croissance infinie du nombre produit par le sujet lui-même. Le sujet est à lui-même sa propre drogue quand il parvient par lui-même hors de toute observation hors de lui-même à produire le prix de toute chose.

Comment les stock-options et bonus vendus à des dirigeants servent à les droguer et à détruire la mesure de leur valeur individuelle ? Un dirigeant responsable d’un portefeuille d’actifs est vendeur du prix de ce qui fait la valeur du portefeuille constitué. Il vend, c’est à dire il démontre et convainc de sa propre compétence à transformer en valeur les relations qu’il a avec ses fournisseurs, collaborateurs et clients. La vente du prix de la responsabilité a une valeur positive si le prix proposé est inférieur à la valeur réelle que la responsabilité produit pour ses bénéficiaires, c’est à dire les clients et les actionnaires.

Les clients d’un dirigeant sont propriétaires du prix de ce qu’il produit avec la collectivité qu’il dirige (fournisseurs + collaborateurs). Les actionnaires sont propriétaires de la plus-value sur le prix de ce qu’il produit par la collectivité qui comprend aussi les clients (fournisseurs + collaborateurs + clients). Le dirigeant est responsable du prix proposé aux clients et du prix de la plus-value restituée aux actionnaires qui dépend du prix réalisé avec les clients. Le dirigeant est responsable du prix proposé aux clients en étant responsable du prix de revient négocié avec les collaborateurs et les fournisseurs.

La compétence d’un dirigeant gestionnaire d’actifs est donc l’anticipation de l’équilibre des prix qui permet de rémunérer successivement les collaborateurs, les fournisseurs, les clients par la réalité du bien ou service produit. L’actionnaire est lui rémunéré par le surplus incertain de valeur que dégage tout ce cycle de production. Une mauvaise anticipation de l’équilibre est soit une erreur qui se constate en fin de cycle financier du fait que la réalité se révèle différente de ce qui avait été prévu, soit une intention délibérée de brimer l’un des acteurs à la chaine de valeur en dépit de sa nécessaire contribution. La compétence du dirigeant est donc de promettre des prix qui motivent les acteurs de la valeur et qu’il essaie de réaliser au mieux pour rendre une plus-value la plus substantielle possible aux actionnaires. Parce que les actionnaires ne peuvent pas connaître à l’avance le prix certain de leur contribution à la valeur, ils sont propriétaires du risque et ont le droit de contrôler les décisions du dirigeant.

Les propriétaires du capital alloué aux dirigeants sont propriétaires de la plus-value parce que le capital est nécessaire dès le début du processus financier pour prouver le prix promis aux acteurs de la valeur. Nécessaire comme mesure anticipée positive de la rentabilité du processus, nécessaire comme liquidité initiale de la valeur investie dans le cycle financier, nécessaire enfin comme preuve de la réalité engagée par des sujets croyant à la probabilité du calcul d’anticipation financière du dirigeant. Le capital mesure ce que les actionnaires acceptent de perdre si le dirigeant en qui ils mettent leur confiance se trompe dans le prix de la valeur anticipée. Le dirigeant vend le prix de la plus-value de son anticipation financière aux actionnaires qui la lui paient en lui remettant le capital.

Un dirigeant doté d’un capital est vendeur de la mesure de ce capital (stock option) à ses actionnaires qui sont propriétaires de l’option de cette mesure en acceptant d’en verser la prime, c’est à dire le capital libéré en monnaie. La responsabilité du calcul du capital a un prix qui est le capital effectivement versé à l’origine du cycle financier quand la valeur future se trouve exclusivement dans la capacité d’anticipation du dirigeant et pas dans une quelconque réalité hors de l’intelligence du dirigeant. Le capital versé par des actionnaires distincts du sujet du dirigeant produit l’altérité, donc la matérialité objective de l’anticipation de la plus-value par nature incertaine avant tout commencement de réalisation.

Quand donc on propose à un dirigeant ou à un directeur d’actifs une prime ou un bonus calculé sur le prix de l’anticipation qu’on lui demande de produire de la valeur, on l’intéresse à la valeur comme au prix. Au moment où il évalue le prix de ce qu’il va produire qui est la condition pour décider de prendre un risque de valeur sur le futur, le dirigeant vendeur du prix du capital qui garantit sa prédiction en récupère à l’avance une fraction du prix qui n’est pas commencée d’être réalisé. La vente de stock option à un dirigeant consiste à lui restituer immédiatement le prix de la compétence qu’on lui achète. La conséquence de la vente d’option de capital à un dirigeant qui en est déjà le vendeur par fonction est de supprimer la certitude et l’engagement de la réalité d’une anticipation financière.

La vente d’un stock option à un gérant d’actif est un shoot de drogue monétaire pour déconnecter son intelligence de la perception du réel, c’est à dire de l’attente des clients, collaborateurs et fournisseurs à la production effective de valeur par le prix anticipé du processus financier. Un dirigeant acheteur de l’option de capital dont il fixe le prix qui va permettre d’engager l’investissement est incité à pousser le prix possible de ce qu’il va produire sans vérifier qu’il soit probable, c’est à dire sans discuter dans un marché transparent avec les clients potentiels, les collaborateurs et les fournisseurs les prix intermédiaires qui rendent possible et rentable pour tous la production envisagée.

La finalité du stock-option vendu aux dirigeants financiers est de supprimer leur perception subjective du réel. Ils sont coupés des informations venant de la subjectivité d’autrui et perdent la perception de la relation de leur moi à l’autre. Ils sont privés de la conscience de leur moi par l’autre. Le stock option détruit l’unité personnelle du dirigeant par le nombre. Il doit annoncer le prix le plus élevé possible de création de valeur indépendamment de la réalité probable. Puis pour ne pas décevoir les actionnaires avec une promesse non réalisable, il doit écraser son prix de revient aux dépends de la réalité livrée au client et des rétributions promises aux fournisseurs et aux collaborateurs.

Le dirigeant intéressé à la fois au prix et à la valeur réelle de l’anticipation financière est conduit à user son intelligence contre la réalité qui va advenir, à user la réalité qui advient contre sa capacité personnelle de relation à l’autre et à user l’unité de sa personne contre son intelligence qui oppose le vouloir au pouvoir. La finance qui réunit l’intelligence du futur avec la réalité présente a besoin de sujets équilibrés entre leur personne qui les relie aux sujets de la valeur, leur intelligence qui les relie à l’objectivité du monde et leur existence physique qui les rend sensible aux limites quantitatives de la réalité physique.

Les ventes de stock options aux dirigeants sont le symptôme de la dégénérescence matérialiste du capitalisme. L’anticipation de la valeur future n’est plus qu’une production frénétique de prix en croissance continue par élimination systématique des fins, des formes et des effets de l’autre. L’individu s’enferme en lui-même en se shootant avec des nombres qui ne le le raccrochent à aucune réalité ni physique ni personnelle. L’argent est bien la drogue de l’individu qui ne voit pas en lui-même sa personne en relation avec l’autre. Le quantitative easing est le dernier shoot du capitalisme individualiste avant d’aller se suicider ou d’avouer comme un dirigeant devant ses actionnaires qu’il s’est trompé en tant que dirigeant…

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Pierre Sarton du Jonchay - dans Capital
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