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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 20:35

Par Johann-Ewald Kraemer

Dette, 5000 ans d'histoire de David Graeber

La fiche de lecture de Johann-Ewald Kraemer a fourni le matériau du billet publié sur le Blog de Paul Jorion : Sortir de l'esclavage financier par la compensation publique de l'intérêt

Fiche de lecture

Le livre de David Graeber, Dette 5000 ans d'histoire (en anglais, Debt, the first 5000 years) est un best-seller aux Etats-Unis, où il a été vendu à 100.000 exemplaires ; C'est une prouesse pour un ouvrage universitaire, issu de notes de cours préparées par cet ancien professeur à Yale qui enseigne aujourd'hui à l'Université de Londres (université de gauche). David Graeber est un militant anarchiste et prétend être l'un des instigateurs des manifestations de Seattle de 2001 et fondateur du mouvement Occupy Wall-Street . Les 10 premières pages et les 10 dernières pages de son livre s'en font l'écho.

Néanmoins, les 480 pages restantes sont d'une haute tenue et méritent l'attention, car elles touchent au coeur de la crise actuelle : faut-il toujours payer ses dettes ? Notamment quand ces dettes sont nées dans le cadre de rapports d'échange pervertis ? Et ce, même si on a soi-même contribué à pervertir ces rapports ? Les deux parties n'ont-elles pas quelque fois intérêt à remettre les compteurs à zéro ? Mais plus fondamentalement, qu'est-ce qui pervertit le système de la dette aujourd'hui ? N'est-ce pas le recours généralisé à l'intérêt imposé depuis 30 ans par les monétaristes comme index du coût de l'argent et plus généralement comme moteur de la croissance économique ?

La thèse est autant une thèse d'histoire et d'anthropologie que d'économie. Elle est développée sur 500 pages denses, suivies de 100 pages de bibliographie. La Bibliographie à elle seule présente de nombreuses sources anglo-saxonnes, mais aussi européennes et françaises concernant la réflexion sur la dette, la monnaie et l'intérêt, par des économistes, des historiens et des anthropologues qui ont analysé les mécanismes de paiement dans les sociétés traditionnelles et modernes.

Graeber, présente un intérêt dans nos débats actuels à trois titres :

1) Il relativise le rôle du taux d'intérêt comme parangon de l'efficacité économique dans les économies nationales.

2) Il éclaire le rôle du taux d'intérêt comme puissant facteur d'internationalisation des économies.

3) Il montre que l'homo economicus est une création du taux d'intérêt.

4) il esquisse un certain nombre de débats sur les rapports entre taux d'intérêt, morale et efficacité économique.

1. Le taux d'intérêt un usage limité dans les économies nationales

Le premier mérite de Graeber est de montrer que le recours au taux d'intérêt a été un phénomène mineur dans les relations nationales et en particulier dans le vie quotidienne des particuliers jusque à la fin du XXème siècle.

Graeber n'est pas contre le principe de la dette, bien au contraire. En tant qu'anthropologue, il voit dans la dette une des bases des relations sociales. «Tenir la porte à quelqu'un après que celui-ci l'ait tenue pour vous, c'est la façon la plus banale de s'acquitter d'une dette». Ce à quoi Graeber s'oppose, c'est la tendance croissante à chiffrer et donc à monétiser cette dette. La monétisation généralisée a pour corrolaire l'application réciproque de taux d'intérêts réputés maintenir créanciers et débiteurs dans un état d'émulation permanente.

Selon Graeber, le chiffrage des dettes n'est nullement motivé par la volonté de mesurer les apports réciproques dans la vie sociale ou commerciale, mais par la volonté d'appliquer un intérêt qui mesure le temps mis pour s'acquitter d'une dette. Graeber montre ainsi que monnaie comme instrument de compte, les taux d'intérêts sont apparus en même temps, vers le VIIème siècle avant JC dans le cadre de relations de violence et de défiance et principalement à des fins de partage du butin et de taxation des vaincus. Cette invention de la monnaie et de l'intérêt n'a nullement été précédée par le troc, contrairement à ce qu'expliquait Adam Smith au XVIIIème siècle et à ce que continuent de prétendre beaucoup d'économistes pour expliquer qu'en dehors de la monnaie il n'existe point de salut (cf. le manuel d'économie de Dornbush et Fisher).

Graeber rappelle ainsi que longtemps avant la monnaie, les scribes savaient tenir des comptes courants dans lesquels les biens et les services échangés étaient tracés en "comptabilité matière" : X a crédité sur le compte de Y, 30 vaches, tandis que Y créditera sur le compte de X, 30 quintaux de luzerne qui nourriront 30 vaches supplémentaires à remettre l'année prochaine, qui permettront de nourrir 30 vaches supplémentaires à fournir l'année prochaine contre la remise de la même quantité de luzerne et ainsi de suite. Lorsque X et Y décèderont dans 20 ou 30 ans, leurs descendants continueront ces échanges et c'est seulement en l'absence de descendant que l'un ou l'autre réglera la différence éventuelle sous la forme d'un bien fongible tel que du sel, du fer ou de l'or. Avec la comptabilité matière, il n'est donc nul besoin de monnaie. Il suffit d'entretenir des relations de long terme avec ses partenaires, ce qui correspond à ce qu'ont pratiqué la plupart des sociétés traditionnelles jusqu'il y a 50 ans, et ce qu'ont pratiqué jusqu'à aujourd'hui la plupart des sociétés dirigistes, y compris dans les économies keynésiennes ou plannistes des trente glorieuses.

En renfort de Graeber, on peut ajouter que la comptabilité matière continue d'être abondamment utilisée par les entreprises dans ce qu'on appelle la comptabilité auxiliaire : environ 90% des écritures comptables enregistrent au quotidien, en les quantifiant sans les valoriser immédiatement, les mouvements de stocks, de services, et même de titres financiers. Pour la grande majorité des PME aujourd'hui, la valorisation n'intervient que dans un deuxième temps et est effectuée, en vertu du PCG au coût dit "historique" . C'est une des grandes ambitions des normes IAS/IFRS que de mettre progressivement fin à cette comptabilité matière avec valorisation reportée en imposant une valorisation immédiate de tous les biens échangés et, si possible, une valorisation en temps réel dite "mark to market" indexée sur les multiples bourses qui valorisent les biens et services échangés aux quatre coins de la planète.

La raison d'être d'une telle valorisation immédiate est qu'elle fait prendre conscience aux gestionnaires que le temps c'est de l'argent, et qu'un stock de matière première ou une action sur une filiale ne doivent pas traîner dans un dépôt ou dans un tiroir si il y a une possibilité de les céder très rapidement à un prix supérieur au gain escompté par un investissement à long terme de ces actifs. Or, pour mesurer rapidement la différence de prix entre la valeur mark to market attendue d'une cession immédiate et la valeur attendue d'une utilisation à long terme, le meilleur moyen selon la doctrine monétariste est de comparer son prix de cession à terme avec le prix d'aujourd'hui (mark to market) actualisé au taux d'intérêt de référence (celui de la banque centrale), voire avec la courbe des taux qui ajoute aux taux de référence de la banque centrale les taux à plus long terme pratiqués entre banques ou ceux offerts par les grands emprunteurs tel que l'Etat. Un investisseur recourant à la valorisation mark to market préfèrera vendre ses stocks immédiatement pour acheter des obligations rémunérées à des taux d'intérêt définis.

Longtemps limité aux relations avec des étrangers, le recours systématique au taux d'intérêt ne s'est développé qu'à l'occasion de la mondialisation des dernières décennies. Certes, dans les relations entre banques et grandes entreprises la pratique de l'intérêt remonte au XVIème siècle et n'a cessé de s'accélérer depuis. En revanche, les particuliers n'y ont été soumis que sporadiquement, surtout à l'occasion de changements sociaux où les usuriers et les agioteurs faisaient la loi, comme dans l'Angleterre du XVIIIème siècle. L'endettement des particuliers connait même un fort recul pendant la plus grande partie du XXème siècle, lorsque l'Etat providence se substitue aux usuriers. Ainsi, en Europe, jusque dans les années 1980, prendre un crédit était mal vu et était perçu comme le signe d'une mauvaise intégration dans la société. La société était alors indexée sur les subventions publiques (parfois sous forme de prêts "bonifiés" ou à taux zéro) lesquelles étaient elles-mêmes indexées sur le taux d'inflation.

Seuls les Etats-Unis ont développé précocement une tradition de l'endettement des ménages dès la fin du XIXème siècle et qui a explosé dans les années 60 avec le développement de la carte de crédit. A partir des années 80, à la faveur des idées monétaristes, le crédit aux particuliers est réhabilité en Europe, confié à des professionnels, les banques, et non plus à des usuriers. A l'inverse, les subventions publiques sont de plus en plus réservées aux classes défavorisées. A partir des années 80, à la faveur du thatchérisme, on assiste en Europe à une forte progression de l'endettement des ménages, tant sous la forme du crédit à la consommation (cartes de crédit) que sous la forme du crédit immobilier (emprunts). Le taux d'intérêt devient alors le nouveau paradigme économique, tandis que l'inflation (qui rogne les taux d'intérêts perçus par les créanciers) est considérée comme l'ennemi public numéro 1.

2. Le taux d'intérêt, moteur du commerce international

Le second mérite de Graeber est d'offrir à ses lecteurs une trame de l'Histoire du commerce international assez séduisante, un fil de lecture facile à suivre qui est le rôle de l'intérêt comme mécanisme incitateur du progrès, pour le meilleur et pour le pire. Pour Graeber, contredisant Smith, le commerce international ne s'est pas développé sous l'impulsion de la spécialisation internationale mais sur celle du taux d'intérêt comme moyen de masquer des rapports d'échange défavorables, que ce soit sous la forme du pillage ou du transfert de prix.

Graeber montre ainsi que la principale caractéristique du capitalisme moderne, qu'il fait remonter au XVème siècle est le retour à la pratique du taux d'intérêt. Le prêt à intérêt, inventé peut-être par les soldats de Crésus vers 650 avant JC (à l'origine sous forme d'une astreinte imposée aux populations conquises), avait connu une longue éclipse entre 600 avant JC et 1400 de notre ère. Les réformes de Solon d'Athènes avaient condamné la pratique de l'intérêt qui commençait alors à se répandre dans toute la Grèce. Le droit romain avait quelque peu rétabli le recours à l'intérêt, mais les débats philosophiques de la Grèce antique opposés à la prison et à l'esclavage pour dettes avaient fortement réduit les droits des usuriers. Le néo-platonisme des Pères de l'Eglise, poursuivi par toutes les églises chrétiennes au Nord et à l'est de la Méditerranée, et par l'Islam au Sud, a interdit strictement le prêt à intérêt pratiqué envers des coreligionnaires, tant chez les Chrétiens que chez les Musulmans. D'où la fonction de prêteur sur gage réservée, voire imposée aux juifs par des féodaux ou des cheiks soucieux d'accélérer la collecte de l'impôt.

Le prêt à intérêt serait réapparu dans la sphère chrétienne au XVème siècle avec les banques génoises. Un mouvement de "tolérance" illustré par les indulgences tout comme par la redécouverte du droit romain a permis de compléter la comptabilité auxiliaire matière par une comptabilité générale en partie double exprimée en unités monétaires. Cette comptabilité générale vise à valoriser l'entreprise dans son ensemble pour permettre l'émission d'obligations rémunérées contre intérêt et théoriquement gagées contre la valeur actualisée de l'entreprise.

Graeber montre en particulier comment le système de prêt à intérêt à la génoise s'est propagé comme une trainée de poudre à la faveur de la conquête de l'Amérique. Selon Graeber, le recours à l'intérêt explique les audaces militaires des conquistadors endettés jusqu'au cou et incités à piller les amérindiens pour se délivrer de leurs propres créanciers génois. Il explique dans un chapitre entier la traite des noirs, alimentée par l'esclavage pour dettes pratiqué par les royaumes africains soucieux de commercer avec les nouveaux partenaires portugais et anglais. Il explique également la cruauté des guerres de religion en Allemagne financées par les banques Fugger et Walser. Il montre comment Luther a été contraint par ses protecteurs d'enjoindre les paysans allemands à se résigner à l'impératif absolu (avant Kant) de payer leurs dettes ; comment Calvin a poussé le bouchon plus loin en enjoignant les Suisses et les Hollandais à mesurer la faveur divine en pourcentage d'intérêts et donc à se transformer en banquiers.

Il montre enfin comment le philosophe Locke, conseiller du premier Gouverneur de la banque d'Angleterre (le physicien Isaac newton), lui a proposé de mettre en place un système bancaire dans lequel tous les anglais seraient incités à travailler et à rapporter à l'économie un rendement d'au moins 5% en étant eux-mêmes endettés à un "taux raisonnable" de 5% (à l'époque les taux de croissance durant les années fastes n'étaient guère supérieurs à 1%). Ce système calviniste ou Lockien de l'endettement permanent des ménages n'a pas été suivi immédiatement en Angleterre, mais a été repris aux Etats-Unis où il fait partie de la culture américaine depuis la fin du XIXème siècle. Aux Etats-Unis, les ménages sont incités à prendre des crédits à des taux élevés dès le plus jeune âge, afin de démontrer leur capacité précoce à rembourser leurs dettes et donc à améliorer leur "credit history". Ce système est en train de prendre une forme extrême avec la réforme mise en place par Bush-fils en 2005 qui impose aux étudiants américains de financer leurs études par l'emprunt, afin de les rendre plus âpres au gain au cours de leur vie active, au besoin en les transformant en des recouvreurs d'impayés implacables : «si je paye mes dettes, les autres doivent en faire de même».

L'utilisation du prêt à intérêt comme une forme de virus vertueux qui favoriserait les comportements vindicatifs — et donc créateurs — des acteurs économiques peut paraître séduisante. Elle expliquerait la promptitude des Etats-Unis et de ses imitateurs à se rétablir des crises financières les plus violentes. Mais elle explique aussi la vulnérabilité de ces mêmes pays aux crises de la dette. L'interdépendance financière obligatoire des individus ne leur permet de se sortir de l'esclavage à vie qu'en se prêtant à des stratégies de "quitte ou double" : soit on crée sa startup avant 30 ans, parfois dans des conditions frisant l'escroquerie, soit on accumule les contrats de salarié précaires et les divorces pour rembourser ses études et la maison le restant de ses jours. Les ménages américains sont à la fois les plus endettés du monde (130% du PIB, auxquels il faut ajouter les 150% de PIB de dette publique) et les moins épargnants (4% de leurs revenus sont épargnés sous forme d'épargne financière contre entre 8 à 18% en Europe continentale).

Comme socialement, le système américain ne peut pas se permettre de mettre la moitié de la population en prison pour dette, celui-ci-ci offre des régimes de faillite personnelle très généreux (le fameux << chapitre 7 >>), au détriment des banques anglo-saxonnes, qui s'en plaignent certes, mais qui bénéficient en contrepartie de règles comptables pour le moins bizarres ainsi que de régimes d'indemnisations et de renflouements très généreux aux frais de l'Etat, qui expliquent eux-mêmes une grande part du déficit budgétaire américain. En bout de chaine, on trouve la Chine premier exportateur mondial qui est payée en dollars placés pour partie en dette publique américaine, tout comme il y a deux siècles la Chine recevait l'or des Amériques que les banques génoises lui versaient en contrepartie de la soie, du papier et de la porcelaine.

3. Taux d'intérêt et homo economicus

Le troisième mérite de Graeber est d'apporter la pierre de l'anthropologue à la déconstruction de l'homo economicus, personnage égoïste inventé par Smith et Mandeville, auteur de la "fable des abeille", selon laquelle les vices de chacun contribuent à l'amélioration de l'intérêt général. Cette théorie, jadis limitée aux milieux philosophiques, est devenue le b-a-ba des cours d'éthique enseignés dans les écoles de commerce du monde entier et contribue fortement au délitement moral des sociétés développées.

Graeber montre qu'en réalité la part du vice et de l'intérêt est restée jusqu'à il y a peu très restreinte dans la vie économique quotidienne mais commence à devenir envahissante depuis que les législateurs ont décidé de multiplier des mécanismes incitatifs inspirés de l'intérêt et invitant les individus à fonder leurs relations, mêmes les plus intimes, sur des mécanismes de marché au nom de principes tels que l'égalité. Or, Graeber montre que jusqu'à présent, les individus ont trois manières de contracter des dettes, dont deux sont soit injustes, soit inégalitaire : des dettes "mutualistes", des dettes "hiérarchiques", et des dettes "échangistes".

Les dettes mutualistes sont abondamment contractées entre proches (familles, voisins) et entre pairs (collègues de travail, corporations, gens de même milieu social - ce qu'il appelle le «communisme des riches») : on donne spontanément sans exiger de retour immédiat à des proches avec lesquels on est socialement lié à vie. Les dettes hiérarchiques sont très proches des précédentes : elles apparaissent lorsqu'un supérieur rend à un subalterne un service trop important pour pouvoir jamais être remboursé, mais qui va placer ce dernier dans une situation de clientèle ou de féodalité à vie. Graeber a cette phrase : «nous sommes tous des communistes avec nos amis et des féodaux avec nos enfants». Ces types de dettes s'inscrivent dans le cadre de "relations de communauté", comme l'expliquent les sociologues.

Les dettes d'échange au contraire, sont celles qui correspondent au modèle d'Adam Smith et de Mandeville : elles ne sont contractées que sur des marchés, entre personnes éloignées, de préférence étrangères, dans des relations impersonnelles masquées sous la forme d'une politesse de façade. Si ces dettes commerciales obéissent à l'égoïsme le plus strict et autorisent la pratique de l'intérêt, elles ne participent traditionnellement pas aux grandes décisions économiques, telles que le choix des associés (qui passe par le «communisme des riches») ou des salariés (qui passe encore dans les petites entreprises par des relations féodales ou de clientèle). Pour Graeber, toute volonté d'étendre le champ des relations anonymes de marché à ces domaines, se traduira nécessairement par une baisse de la confiance, laquelle sera compensée par le recours à l'intérêt, à l'astreinte, à l'impôt ou à toute autre forme de menace systématisée comme moyen d'inciter les contreparties à respecter leurs engagements.

Graeber montre incidemment que la mondialisation ne passe pas par l'assimilation des étrangers à des compatriotes, mais à l'assimilation des compatriotes à des étrangers : et ce grâce à l'utilisation systématique du taux d'intérêt et d'autres mécanismes "incitatifs".

4. Taux d'intérêt et impôts, jusqu'où ?

Les conclusions de Graeber peuvent nourrir de nombreux débats, tant le recours à l'intérêt et à des incentives artificiels a envahi nos vies :

Débâts moraux : l'intérêt est-il toujours moral ? l'intérêt est il nécessairement obligatoire "par principe" ; par exemple les prêts d'amis ou entre époux ? Le coût d'opportunité et le préjudice moral doivent-ils nécessairement être rémunérés par un taux d'intérêt ?

Débats monétaires : la politique monétaire doit-elle être fondée sur les taux d'intérêts ? Oui, si on veut s'endetter à l'étranger. Non si on veut ajuster au mieux la quantité de monnaie aux besoins d'investissement. La croissance économique a-t -elle besoin du stimulus du taux d'intérêt ? Oui, si on pense aux Etats-Unis ; non, si on pense aux trente glorieuses ou à de nombreux modèles autofinancés ?

Débats financiers : le taux d'intérêt, gage du multiplicateur de crédit et des pyramides de Ponzi a fait de nombreux petits dans la finance moderne : les dérivés initialement utilisés comme contrats d'assurances et réutilisés à des fins spéculatives avec des effets multiplicateurs disproportionnés ; les activités de collatéralisation où des titres sont dupliqués avant d'être remis en garantie, la négociation à haute fréquence et la vente à découvert. Derrière toutes ces pratiques on trouve la même justification commune au taux d'intérêt et – je trouve un peu faiblarde – selon laquelle ces multiples transactions sans fondement réel contribuent à établir le meilleur prix (price finding) pour n'importe quel bien.

Débats de gestion : Les entreprises doivent elles systématiquement valoriser leurs actifs en mark to market  pour faciliter l'arbitrage entre un investissement industriel et un investissement financier ? Quelle différence entre les actions, rémunérées sur un pourcentage des bénéfices et les obligations et autres produits de dette rémunérés par l'intérêt ? Le développement de la "corporate governance" n'a-t-il pas perverti l'actionnariat en l'amenant à exiger des rendements minimums comparables à l'intérêt ?

Débats de société : la mise en place de systèmes de "notations" (professionnelle, consumériste, ludique, relationnelle) visant à mettre les individus en concurrence comme s'ils vivaient en permanence sur un marché ne rappelle-t-elle pas la pratique de l'intérêt, en incitant leurs victimes à mal noter les autres ?

Débat fiscal : Même l'Etat promeut des mécanismes à la fois aussi incitatifs et spoliateurs que l'intérêt ? Les taxes "Pigou" négociables sur des marchés sont-elles aussi vertueuses qu'on le prétend ? Il y a forcément quelqu'un qui paye au bout du compte. L'impôt n'a-t-il pas lui aussi une dimension usuraire ? N'incite-t-il pas les riches sur-taxés à se comporter plus durement avec les pauvres non taxés ?

IL y a beaucoup de questions contradictoires dans le livre de Graeber. D'un côté l'intérêt, de l'autre l'impôt. Pour Graeber, «Marché et Etat sont les deux flancs du même animal». Sans le suivre dans sa démarche anarchiste, il convient de noter que l'Histoire et la pratique montrent de nombreux exemples de remises de dettes : du jubilée biblique aux dévaluations forcées, du chapitre 7 américain à l'aléa moral anglo-saxon. Mais ce n'est pas la tendance toute récemment esquissée par le mécanisme de résolution unique (MSU) mis en place par la Commission qui cherche à tout prix à montrer au reste du monde que, suivant le précepte de Luther, l'Europe, ses épargnants, ses producteurs et ses contribuables, paieront leurs dettes jusqu'au dernier sou et ... au meilleur cours.

 

NOTES DE LECTURE

DAVID GRAEBER : DETTE, 5000 ANS D'HISTOIRE

Elles commencent à la page 79, car au début je n'arrivais pas à comprendre où Graeber veut en venir :

- Le crédit précède la monnaie. Le troc n'a été pratiqué qu'occasionnellement.

- la monnaie objet est une invention des libéraux comme Smith. L'école chartaliste allemande de Knapp a montré en 1907 que toute monnaie est à l'origine une dette et non un bien. Cette thèse a été reprise par Keynes et est d'ailleurs corroborée par l'étymologie commune de Geld et Gilt.

- A la fin des années 1990, théorie de la dette primordiale (Michel Aglietta, Bruno Théret) rattachent l'origine de la monnaie à une initiative publique (financement des armées) et plus généralement collective (dette de tout individu vis à vis de la société cf. p79). Cf. aussi p86 la dette primordiale nie l'individualisme. Très proche de la philosophie positiviste de Comte. Notion de dette à la société.

- toutefois, Graeber n'adhère pas à cette théorie de la dette primordiale tout en reconnaissant qu'elle est d'origine étatique.

Au chapitre 5, Graeber critique l'analyse classique selon laquelle toutes les interactions humaines sont des formes d'échange. Cette thèse classique est utilisée aussi bien par les néo-libéraux partisans de l'homo economicus que par les socialistes ou les structuralistes qui ramènent tout au contrat social. Pour Graeber, il existe trois formes d'interactions humaines:

(1) le communisme ou mutualisme où les interactions ne donnent lieu à aucune dette et qui s'exprime au quotidien entre individus partageant les mêmes règles d'éducation et projetant un avenir commun de longue durée (par exemple tenir une porte qui n'est au mieux payé que d'un merci)

(2) La hiérarchie où les interactions donnent lieu à des dettes non remboursables car non quantifiables : typique est le système féodal où les prêtres prient pour les guerriers qui protègent le tiers état qui produit

(3) l'échange où des individus qui de préférence ne se connaissent pas se rendent uniquement des services quantifiables par un prix et traçable au travers d'une comptabilité monétaire. Toutefois, dans le cas de l'échange, une dette qui n'est pas remboursée peut évoluer vers le régime hiérarchique.

- «Limiter la vie économique à l'échange, c'est effacer la grande majorité des êtres humains qui ne sont pas des adultes de sexe masculin» (Graeber démagogue).

- La monnaie primitive servait à tout sauf à régler des transactions économiques: prix du sang, dot de la mariée, sacrifice, funérailles

- p158 Certaines monnaies primitives avaient surtout une valeur symbolique, tout comme le franc symbolique qui indemnise le dommage moral. Il s'agit d'une dette impossible à payer (NB: est-il possible d'en dire de même des actions ? "dettes impossibles à payer?").

Chapitre 7 (lingots contre crédit)

- p202 et suivantes, développements sur les rapports entre honneur et argent. L'honneur ou "surplus de dignité" est rémunéré en échange du renoncement à la violence physique.

- P222s, lecture de l'histoire de Gilgamesh et d'Enkidu comme le renoncement de l'homme civilisé à l'immortalité. Graeber soutient que les sociétés patriarcales sémitiques n'ont nullement détruit les civilisations urbaines mais se sont constituées à partir de fuyards surendettés qui ont inventé le patriarcat comme une contre-culture. Le même phénomène de patriarcat populiste est apparu en réaction aux transformations commerciales des cités grecques au 6ème siècle.

- Graeber suggère que la monnaie a rendu les esclaves mobiles alors que jusqu' alors ils étaient inféodés dans le servage. La monnaie permet d'acheter n'importe quoi. Elle ne fait aucune différence.

- p245: la notion de propriété absolue sur une chose dérive de l'esclavage.

Chapitre 8 (l'age axial):

- Graeber montre que l'usage de la monnaie métallique tout d'abord sous forme de lingots, puis de pièces est le résultat de la professionnalisation des armées au premier millénaire av JC jusqu'à la moitié du 1er millénaire après JC. Armées d'Etats ou armées de mercenaires vivant en campagnes et à l'étranger inspirant peu de confiance au commerçants. Ainsi l'argent métallique ou fiduciaire n'est pas le propre des périodes de commerce et de calme, mais plutôt celui des guerres et des empires démocratiques nourrissant leurs citoyens au détriment des vaincus qui sont réduits en esclavage de manière massive.

- Peu avant la fin de l'âge axial, le déclin de l'Etat et de la monnaie métallique verra réapparaitre une multitude de mécanismes de crédit sous l'égide des commerçants. Néanmoins ces derniers hériteront de concepts nouveaux tels que le calcul systématique des intérêts et la recherche systématique du profit à court terme. Ainsi la violence de la guerre a engendré l'impersonnalité du marché monétaire (p292). L'âge axial a ainsi vu l'émergence des mathématiques à usage économique. P283 : Plutarque: «[les banquiers] doivent bien rire des physiciens, qui prétendent que rien ne nait du non être, car chez eux, ce qui n'a encore ni être ni existence donne naissance à l'intérêt» in oeuvres morales t XIi-1 in "il ne faut pas s'endettement".

Chapitre 10 sur le Moyen Age :

- Graeber analyse le moyen-âge comme un système pour partie féodal et pour partie mutualiste, constitué autour de monastères tant en Europe, qu'en Inde et en Chine. Ceux-ci allaient concentrer la monnaie métallique recueillie en échange ou en garantie de crédits scripturaux. P325 : plusieurs décrets d'annulations de dettes monacales en Chine motivées par la nécessité de reconstituer la masse monétaire ; l'économie chinoise se retrouvait à cours de métal. P331 : Entre le 11ème et le 17ème siècle, l'Etat chinois a imprimé son propre papier monnaie, garanti par des lingots.

- En terre d'islam, en revanche pas de monastère. L'age axial et la monnaie métallique se maintiennent grâce au maintien d'une armée de métier bien payée. En revanche fort développement du chèque et du commerce, mais sans recours à l'intérêt : mécanisme de la copartition. L'idéologie économique dominante était celle d'adam Smith sans la monnaie: «sur un marché les prix dépendent de la volonté de Dieu». L'exemple de la fabrique d'épingles d'Adam Smith apparait déjà chez Ghazalli qui décrit une fabrique d'aiguilles dans l'Ihya (1058-1111). Emprunts évidents de Smith à Ghazalli. P360 à 372 : Le moyen âge est un âge spirituel avec en Europe le concept de symbole développé par le mystique chrétien Denys l'Aéropagiste et en Chine avec le concept de Fu développé par les taoïstes. Dans les deux cas ils renvoient aux deux moitiés d'un contrat, une convention abstraite d'essence divine. La monnaie scripturale ou papier du moyen âge (comptes des monastères, billets chinois et chèques arabes) présente ce caractère abstrait quasi angélique de même que la notion de corporation, corps abstrait immortel d'où est né le droit des sociétés. A cette époque, même si l'intérêt et l'usure étaient interdits, s'étaient développés toutes sortes de mathématiques financières qui nous paraissent aujourd'hui abusives et fantaisistes. NB : n'en est-il pas de même de certaines théories très influentes comme le "price searching ?".

Chapitre 11 les grands empires (1450-1971) :

- Les grandes découvertes faites de conquêtes, de métal abondant, de matérialisme et d'esclavage pour dettes rétablissent les composantes de l'âge axial mais dans un agencement nouveau. P377 : Graeber soutient que l'or des Amériques, après avoir déclenché l'inflation dans toute l'Europe a fini par atterrir dans les temples d'Inde et chez les marchands chinois qui exportaient épices, coton, porcelaine et soieries. La chine des Ming a tout fait pour récupérer cet or en s'industrialisant à outrance et en augmentant considérablement sa population, alors qu'en Europe, sauf pour une minorité de marchands le niveau de vie s'est effondré, ainsi que l'a clairement expliqué l'économiste Jean Bodin. P386 : Graeber explique comment Cortès, en endettant ses soldats contre des soins et des armes a mis en place un système de cupidité implacable où ces derniers se sont comportés en saigneurs au Mexique. Ce système de dette était manipulé depuis Gênes et était entretenu par des parieurs à fort levier comme Cortès. Charles Quint était lui-même très endetté auprès des mêmes banques.

- L'endettement par l'argent multiplie la violence car il substitue sa morale (payer ses dettes) à toute autre morale. La mise en équation de cette morale au travers de la soit disant règle de maximisation du profit. P392: montre comment Luther puis surtout Calvin se sont laissés corrompre par les princes protestants associés aux banquiers en demandant à leurs ouailles de ne pas s'opposer, voire d'accepter une usure modérée. 420s : Graeber montre que le capitalisme financier précède le capitalisme industriel. Le système de l'intérêt fonctionne comme incitateur de la course aux rendements industriels (il en est de même aujourd'hui en Chine). 421s développements sur le caractère militaire de nombreuses banques comme la Compagnie des Indes. Les premières obligations ont servi à souscrire des emprunts de guerre ou de conquête. La guerre de l'opium a été lancée au XIXème siècle pour récupérer l'or accumulé par la Chine. P427 : Immanuel Wallerstein montre que le servage n'est pas un héritage du moyen âge mais a été introduit au XVIIIème siècle en Pologne et en Russie pour permettre d'approvisionner les villes industrielles occidentales. P431: Smith et Bentham sont des utopistes. Leur modèle concurrentiel de l'intérêt personnel fait très peu référence à la dette et à l'intérêt. P435: le capitalisme est un système qui exalte le parieur comme aucun autre système ne l'a fait. P436s : les bulles apparaissent chaque fois que tout le monde croit que le capitalisme sera éternel. La plupart des théoriciens du capitalisme imaginaient des utopies condition de la pérennité du modèle, mais les pensaient personnellement irréalisables.

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