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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 09:23

ImageJorionFrançois Leclerc, l'actualité de la crise : le rebond se précise

Commentaire déposé sur le Blog de Paul Jorion.


La réalité divisible

La réalité qui est objectivement, n’est pas nécessairement celle que nous pensons subjectivement. Et la réalité que nous formons dans notre pensée et notre discours est encore différente et sans relation nécessaire à la réalité que nous voulons. Les Européens disent que la Grèce est encore dans l’euro. Mais les Grecs le veulent-ils vraiment ? Les Européens, tous les Européens le veulent-ils vraiment ? Dire que la Grèce est dans l’euro suffit-il à ce qu’elle y soit objectivement ? Une réalité devient de moins en moins discutable : ce qui est, n’est plus ce que nous croyons que c’est ; ce que nous croyons, n’est plus ce que nous voulons que ce soit. La fragmentation du réel entre l’objectif, le subjectif et le désirable voulu est radicale et universelle : réelle en chaque individu sujet de la réalité.

Si la Grèce est encore dans l’euro, cela signifie que l’État grec n’existe plus dans la réalité financière formelle. Allonger la maturité de la dette publique de deux ans ne change rigoureusement rien à la réalité financière grecque : le prix réel financier du titre public grec vaut entre 50 et 80% de son prix nominal. L’État grec est objectivement illiquide. La zone euro se livre à un exercice de réalité subjective pure : dire et afficher la liquidité de la Grèce alors qu’elle ne l’est pas. La finance et la politique déconnectées du réel objectif réussissent l’exercice du nominalisme juridique tant que trois conditions sont réunies.

Première condition : les banques de la zone euro effectuent les paiements de leurs débiteurs grecs bien qu’elles les sachent insolvables sur une fraction de leurs dettes. Deuxième condition : la BCE refinance les banques de la zone euro bien qu’elle sache que les pertes de crédit ne soient pas intégralement comptabilisées dans les bilans bancaires ; et bien que de nombreuses banques de la zone euro n’aient virtuellement plus le capital qui leur permettent d’opérer dans la zone. Troisième condition : les créanciers de la zone euro continuent d’effectuer les paiements du système bancaire euro dans leur propre monnaie bien que la masse des crédits en euro soit très supérieure au PIB futur que la zone pourra objectivement consacrer au remboursement de ses dettes.

Corruption financière

La fiction de la solvabilité de la zone euro s’adosse à la fiction de la solvabilité du dollar, de la livre, du franc suisse, du yen et du yuan. Toutes les monnaies dites de réserve, dont principalement le dollar, impliquent une masse de crédit très supérieure à la valeur réelle productible dans la zone économique qui en assure la contrevaleur réelle. Les 3000 milliards de réserves de change de la Chine ne sont pas gagées par 3000 milliards d’actifs réels que les zones monétaires débitrices ont effectivement alloués au remboursement à terme des avoirs monétaires comptabilisés. Toutes les monnaies de réserve sont insolvables. Cette insolvabilité est dissimulée par un accord politico-financier international tacite qui essaie de répartir l’insolvabilité à un degré équivalent sur toutes les monnaies de réserve.

Les pays émergents qui sont créanciers du système financier international valident l’équilibre de l’insolvabilité car ils ne peuvent ni ne veulent substituer leur propre monnaie aux monnaies de réserve défaillantes. La Chine essaie par tous les moyens d’interdire la détention de yuan par les étrangers : plus cela se produit, plus cela fait monter le taux de change du yuan. La transformation du yuan, ou du real ou du won en monnaie de réserve détériore la compétitivité extérieure de la Chine, du Brésil ou de la Corée et dévalue les réserves de change de leurs systèmes bancaires nationaux. Les systèmes bancaires non-occidentaux, c’est à dire non régis par le droit des démocraties avancées, sont fragiles à cause du niveau de corruption plus élevé qui règne dans les démocraties moins avancées.

La corruption financière consiste simplement à comptabiliser des droits au bénéfice d’emprunteurs qui n’ont aucune intention réelle de produire la contrevaleur réelle de la monnaie qui leur est allouée. Les premiers bénéficiaires de la corruption financière sont les États non contrôlés par la démocratie. Les États non démocratiques et toutes les mafias qui en dépendent utilisent les établissements de crédit pour prélever sur la richesse commune sans avoir à reconnaître de dette ni à les rembourser. Les mégabanques s’installent massivement dans les pays non démocratiques en échangeant des opportunités d’investissement, nominalement rentables par le non-droit réel, contre un financement et une respectabilité internationaux.

Prix de la démocratie

L’insuffisance de l’État de droit dans les pays moins avancés crée un avantage de compétitivité économique par le non-alignement du droit local sur les principes en vigueur dans les démocraties occidentales. Et quand les droits sont alignés, la corruption du juge ou sa dépendance au pouvoir exécutif suffit à maintenir une iniquité juridique pour rentabiliser les capitaux étrangers. Le principe de liberté de circulation du capital donne un avantage économique à l’étranger d’un système juridique. En investissant dans un pays sans y être physiquement domicilié, on échappe à la juridiction locale. Les opérateurs financiers internationaux spéculent sur cette asymétrie juridique entre le national et l’international. Ils achètent aux responsables publics locaux des immunités juridiques pour leurs investissements.

La mécanique de destruction de la réalité objective par la finance et la politique subjectives est maintenant parfaitement maîtrisée. Les opérateurs financiers internationaux arguent de l’insolvabilité des monnaies de réserve occidentales pour menacer de suspendre les financements internationaux de tout pays ou banque centrale récalcitrante. Les banques centrales font du quantitative easing sur du collatéral pourri, en l’occurrence les dettes publiques des pays occidentaux en faillite. La liquidité acquise bon marché par les mégabanques est reprêtée aux investisseurs internationaux qui spéculent sur tous les actifs dont aucun Etat de droit ne peut plus contrôler la réalité juridique. Ces actifs sont achetés en dessous de leur prix réel aux salariés et entrepreneurs qui les produisent et revendus au-dessus de leur prix réel aux consommateurs finaux.

Le drame qui est en train de se nouer en Europe et aux États-Unis est la distorsion trop visible entre le réel objectif et le réel subjectif. Ni les gouvernements, ni les institutions financières publiques et privées ne peuvent avouer leur insolvabilité : cela impliquerait d’entrer immédiatement dans une évaluation des pertes financières qui mettrait en jeu des responsabilités politiques, civiles et même pénales selon les règles de la démocratie. Le principe fondamental de la démocratie est l’hypothèse de vérité de toute promesse politique ou financière négociée en transparence selon une loi commune. Si l’on révèle que la valeur de certains crédits n’est pas celle qu’on avait cru, c’est que la transparence de la démocratie n’a pas été respectée ou que le régime d’égalité des droits n’existe plus.

Spirale du mensonge

Le mensonge est devenu une obligation « morale » pour ne pas avoir à assumer la responsabilité politique et financière de pertes trop massives. C’est là où la réalité du vouloir, distincte de la réalité de l’être, et de la réalité de la parole, entre en jeu. Comme la réalité objective a été totalement dissociée de la réalité subjective, la contradiction ou la négation de la réalité devient un choix moral pour le politique et le financier. Comme l’objectivité et la nominalité ne peuvent plus être optées dans une même réalité, le bien devient soit l’un, soit l’autre mais pas les deux. La réalité devient ce que la finance ou la politique en disent ; ou bien elle ne peut plus exister. Etats et banques ne sont pas ruinés puisqu’il est stupide de dire qu’ils le sont.

Le drame est donc que pour maintenir le plus longtemps possible la situation en l’état, il faut détruire la démocratie dans sa raison d’être. L’Union Européenne adopte un accord constitutionnel où les parlements nationaux peuvent dans certaines conditions ne plus avoir de latitude ni sur la fiscalité ni sur les dépenses, où les États peuvent perdre leur souveraineté sans qu’il y ait une fiscalité et un budget européens votés par le parlement européen. Les États-Unis ont admis le financement de la politique par des intérêts économiques privés. La Loi n’appartient plus aux citoyens. Les intérêts particuliers politiques et financiers mettent le citoyen au défi de s’insurger soit contre son appauvrissement soit contre son asservissement. La démocratie est présentée comme logiquement impossible.

L’équilibre du crédit dans les zones monétaires de réserve est irrémédiablement compromis. Les États-Unis ont un rythme de croissance de 3% du PIB pour une augmentation annuelle de la dette uniquement publique de 10%. La zone euro a une croissance de 1% pour une augmentation de dette uniquement publique de 5%. Les tendances ne peuvent plus être renversées à cause de la fuite de la liquidité nominale dans les pays émergents. Pendant que les pays développés n’investissent plus suffisamment pour rembourser leurs dettes, les émergents affrontent eux un tsunami d’inflation. Dans le monde entier l’inflation affecte le prix des actifs durables et de plus en plus les prix à la consommation. Partout les salariés et autres créanciers nets de l’État de droit vont être écrasés.

Alternative de la compensation mondiale

La corruption financière de l’intelligence humaine absorbe toute la réalité objective. Le seul obstacle qui s’oppose encore au subjectivisme politique et financier est la volonté de démocratie. La volonté des citoyens d’exister à égalité de droit au réel avec les acteurs de la politique et de la finance. Tout le discours des nantis qui ne veulent pas assumer leurs responsabilités tend à démontrer que la volonté humaine n’existe pas ; ou que pour le moins elle ne résiste pas à quelques vaines promesses et un peu d’argent. Si la volonté humaine existe, elle est par nature une option. C’est à dire en engagement personnel dans un bien choisi indépendamment des déterminations de la réalité physique et des spéculations intellectuelles intéressées.

Il n’est aucune alternative à la destruction financière du réel pour ceux qui ont renoncé à vouloir. Pour les autres, l’alternative doit être pensée pour être voulue avant d’entrer dans le réel objectif. Cette alternative est le marché généralisé d’option du réel subjectif objectivé : encore et toujours le marché d’option de change, option de crédit et option de capital de la réalité comptée dans une monnaie universelle. C’est le seul moyen de partager l’évaluation objective du réel entre la politique, la finance et le citoyen. Sans un marché internationalement transparent où les acteurs civils, politiques et financiers soit clairement distincts et mis à égalité de droit pour offrir ou demander le prix de toute chose, les simples citoyens soumis seuls au respect de la Loi resteront les dindons d’une farce interminable.

Si les citoyens se sentent possédés par les élites politiques et financières, ils ont le choix entre se laisser dépecer par de fausses promesses à l’intérieur de leurs frontières ou mettre leur démocratie en commun au dessus des frontières nationales et monétaires. L’obligation d’un gouvernement mondial préalable est un leurre pour différer la réorganisation du monde. Si des citoyens ont le courage de la raison, ils exigeront la création d’une chambre de compensation internationale de tous les prix de la réalité objective.

Monnaie mondiale de la démocratie

Ils mettront en concurrence leur système juridique national par la cotation de leur monnaie nationale dans une monnaie commune de démocratie transnationale. Une monnaie dont les prix soient contestables devant des juges indépendants des gouvernements, indépendants des élus politiques et libres des intérêts financiers ; des juges issus de la démocratie personnellement soumis à la loi de la démocratie dument votée par des parlementaires indépendants du pouvoir politique exécutif et du pouvoir financier.

La démocratie est la cause de la valeur économique depuis Aristote, le Moyen Age judéo-chrétien et les Lumières. La démocratie réelle a été abandonnée au XIXème siècle pour accélérer le développement économique sous le contrôle des minorités éduquées. A l’heure d’internet et de l’alphabétisation majoritaire du monde, le développement économique est devenu anti-économique à cause de la guerre financière entre des élites multinationales absorbées dans leurs intérêts particuliers. La guerre civile financière détruit la réalité humaine objective par l’instabilité des monnaies et la volatilité des prix.

La valeur du travail est détournée par la spéculation financière qui privatise la politique d’un bien commun. Il ne reste plus beaucoup de temps pour que la guerre froide des monnaies devienne une guerre bien chaude. En revanche l'instauration d'un marché mondial régulé par la démocratie d'options de change, d'options de crédit et d'options de capital produit immédiatement un étalon monétaire international fondé sur la valeur réelle en droit du travail. Les parités de change se calent immédiatement sur le prix du travail employable et nécessaire au remboursement intégral des dettes publiques et privées nationales et internationales.

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